Dessumiis Luge – Eluveitie

 

Aujourd’hui, c’est une chanson gauloise que j’avais envie d’aborder. Non, rien de grivois là-dedans, il s’agit littéralement d’un morceau chanté en gaulois, cette langue celtique éteinte depuis des siècles, seulement ranimée aujourd’hui par les efforts quasi nécromantiques d’une poignée de linguistes et par l’envie de se démarquer de quelques musiciens un peu excentriques.

C’est dans cette seconde catégorie que se classent les Suisses d’Eluveitie. C’est un groupe que je suis content d’évoquer ici, et que je suis plus content encore de n’avoir à évoquer que par écrit, n’ayant jamais su prononcer son nom correctement. Apparemment, ça voudrait dire « Les Helvètes » en gaulois.

Leur manière agressive de marier metal et mélodies celtiques possède un charme certain, quoiqu’à la longue ce style tende peut-être à devenir un peu trop prédictible et lassant. Mais enfin, ce n’est pas tellement de leur musique dont il sera question ici. D’autant que la chanson à l’honneur aujourd’hui tire bien davantage sur le folk que sur le metal (à l’image de l’album dont elle est extraite : Evocation I – The Arcane Dominion, sorti en 2009).

Non, ce qui nous intéresse ici, c’est surtout la propension d’Eluveitie à pousser la chansonnette en gaulois. Généralement en se faisant aider de linguistes pour écrire les paroles et, en de plus rares occasions, en reprenant un des rares textes rédigés dans cette langue qui nous soit parvenus. Dessumiis Luge est un de ces plus rares occasions.

Une fois n’est pas coutume, je me contenterai de faire figurer les paroles seules dans un premier temps, pour aborder plus loin une traduction qui n’est certainement pas du domaine de mes compétences.
En vous faisant grâce des quelques redites de la chanson, ça nous donne le texte suivant :

 

andedíon uediíumi diíiuion risun-
artiu mapon aruerriíatin
lopites sníeððdic sos brixtía anderon
c lucion floron nigrinon adgarion aemilí-
on paterin claudíon legitumon caelion
pelign claudío pelign marcion uictorin asiatí-
con aððedillí etic secoui toncnaman
toncsiíontío meíon toncsesit bue-
tid ollon reguccambion exsops
pissíiumítsoccaantí rissuis onson
bissíet luge dessummiíis luge
dessumíis luge dessumíís luxe

 

 

Metal gravé dans le plomb

L’origine de ces paroles, un sommaire copier-coller sur Google suffit à nous la révéler : il s’agit du texte inscrit sur une tablette de plomb retrouvée en 1971 sur un ancien site thermal gallo-romain, à Chamalières (Puy-de-Dômes). Le bien-nommé plomb de Chamalières est un des plus longs textes en gaulois qui nous soit parvenus.

 

On suppose que ce texte a été rédigé au cours du 1er siècle. A l’époque, toute la Gaule est occupée par les Romains. Toute ? Oui, toute.
Par conséquent, c’est alors le latin qui régit la vie publique. La langue de l’occupant est sans doute adoptée en premier lieu par les citadins gaulois aisés, désireux de vivre avec leur temps et de se romaniser. Petit à petit, le reste de la population suit, et la langue gauloise s’efface lentement, pour ne plus subsister que dans des zones rurales et isolées.
Disparu de la vie publique, le gaulois reste tout de même en usage dans le domaine très marginal (voire clandestin) de la magie : c’est la langue dans laquelle on lance les charmes de guérison ancestraux, et dans laquelle on rédige des tablettes de défixion, qui servent à envoûter un rival.

C’est une de ces tablettes qu’on a retrouvé à Chamalières. Les écrits magiques de ce genre sont les ultimes traces écrites d’une langue gauloise devenue vestigiale et presque oubliée. Seulement maintenue sous perfusion par les superstitions de l’époque.

 

Une œuvre défixion

La tradition des tablettes de défixion est introduite en Gaule par les romains. Leur nom dérive du latin defigere, qui signifie à l’origine « fixer », « planter », ou « clouer ». Le terme prend un sens plus imagé dans le contexte de l’occultisme : il s’agit d’un envoûtement destiné d’une certaine manière à immobiliser une personne, à limiter ses actions pour la soumettre à sa volonté.

L’incantation est généralement inscrite sur une tablette de plomb, un métal assez malléable pour être gravé facilement, durable, et surtout étroitement associé au monde chtonien.
Le rituel consiste à faire appel aux puissances infernales pour qu’elles infligent divers tourments à un rival (ou plusieurs, tant qu’à y être). On retrouve donc sur toutes les tablettes de défixion :
– l’invocation d’une divinité souterraine, généralement effectuée à la première personne
– le nom d’une ou plusieurs personnes auxquelles nuire
– la liste des maux à leur infliger

Une fois le rituel accompli, la tablette était déposée à un endroit lié à la divinité sollicitée (un sanctuaire, une tombe, un puits…), où le message pourrait lui parvenir.
Il est intéressant de voir que, même si les Gaulois n’ont fait que reprendre à leurs envahisseurs cette tradition de la magie par l’écriture, ils ont tenu à le faire dans la langue de leurs ancêtres, pourtant en voie de disparition dans tous les domaines.

Sans doute eût-il été impoli de s’adresser à des dieux gaulois en latin.

 

Faire revivre la traduition

A ce stade, il serait bon d’en revenir quand même à l’objet de ce billet : qu’y a-t-il d’écrit sur le plomb de Chamalières ?
Mais l’affaire n’est pas si simple.
Car la culture des gaulois reposait peu sur l’écrit. Les druides interdisaient d’ailleurs à leurs élèves de retranscrire leur enseignement. Par conséquent, la plupart des inscriptions gauloises qui nous sont parvenues sont celles qui figuraient sur les pièces de monnaie, les objets de la vie quotidienne, les stèles funéraires, ou encore sur les dédicaces (une dédicace désignant ici le message qui accompagnait une offrande, rien à voir avec un autographe de Vercingétorix).
Des inscriptions généralement très courtes, dont on ne tire qu’un lexique réduit. Ainsi, on ne connaît avec certitude que les trois verbes gaulois « a donné », « a fait » et « a élevé un tumulus » et encore, seulement à la troisième personne.

Toute traduction (ou tentative de traduction) passe donc nécessairement par des comparaisons étymologiques avec des langues parentes du gaulois (vieux breton, vieux gallois, vieil irlandais, …). En traquant les similitudes avec celles-ci, on peut identifier des racines communes et proposer un sens pour des mots gaulois aujourd’hui oubliés.
Bien entendu, pour un texte aussi long et construit que celui du plomb de Chamalières, cela relève largement de l’interprétation.

Aussi je tiens à préciser que la traduction présentée ici n’est qu’une supposition parmi d’autres, et qu’elle sera vraisemblablement affinée ou contredite par de futures découvertes archéologiques, ou par l’émergence d’hypothèses linguistiques plus convaincantes.
Elle est expliquée en détail par son auteur, le linguiste Pierre-Yves Lambert, dans un ouvrage sobrement intitulé La Langue gauloise. Une excellente introduction au sujet, dans laquelle j’ai par ailleurs largement puisé pour préparer ce billet.

 

Je recommande

 

Pierre-Yves Lambert identifie plusieurs parties distinctes dans le texte du plomb de Chamalières :

 

 

Dans la phrase d’invocation, l’auteur du texte fait appel à Maponos, un dieu gaulois de la jeunesse. Son nom est un dérivé du mot « garçon », et il a été assimilé au dieu Apollon sous l’occupation romaine. On ne connaît pas grand-chose de Maponos, mais il faut bien admettre qu’il n’a pas l’air de la divinité infernale à laquelle on ferait appel pour maudire quelqu’un. Enfin, un dieu en vaut un autre, je suppose.

La ligne qui suit marque le début de l’ensorcellement. L’auteur demande à Maponos de torturer ses adversaires par la magie des dieux infernaux. Pas de grosse surprise ici.

S’ensuit une liste de noms, ceux des personnes à tourmenter. Selon l’usage latin, on retrouve les trois types de noms portés par les romains : praenomen, nomen et cognomen. Ce tria nomina constituait un élément caractéristique de la culture romaine, chaque nom ayant une fonction bien spécifique.
Le praenomen était le nom donné par les parents à l’enfant, en général celui d’un parent ou d’un ancêtre.
Le nomen était un nom partagé par les membres d’une gens, qui correspondait plus ou moins à un groupe familial, se réclamant d’un même ancêtre.
Le cognomen était à l’origine un nom personnel, lié à une caractéristique de la personne, à son lieu d’origine, à un exploit, … Mais il pouvait également se transmettre de façon héréditaire, de manière à différencier plusieurs branches d’une même famille.

Ici, la plupart des personnages sont désignés par leur nomen et cognomen : « Aemilion Paterin, Claudion Legitumon, Caelion Pelign, Claudio Pelign, Marcion Victorin » (ou en latin : Aemilius Paterinus, Claudius Legitumus, Caelius Pelignus, Claudius Pelignus, Marcius Victorinus).
Les exceptions étant le dernier personnage cité, qui porte un cognomen assorti d’un patronyme gaulois indiquant sa filiation, « Asiaticon Aððedilli » (Asiaticus, fils d’Aððedillos) ainsi que le premier, « C(aion) Lucion Floron Nigrinon » (ou Caius Lucius Florus Nigrinus) dont on cite le praenomen, le nomen, et deux cognomens, le tout accompagné de l’adjectif « adgarion » : l’accusateur.

On est en plein dans le domaine judiciaire, comme nous le confirme la suite. Car la liste reste ouverte, conclue par « etic secoui toncnaman toncsiíontío», qui vise aussi sans les nommer « tous ceux qui jureraient ce faux serment ».
Visiblement, l’auteur du plomb de Chamalières souhaitait jeter un sort à ses adversaires dans le cadre d’un procès. Qui était-il ? De quoi était-il accusé ? Quel a été le jugement rendu ? Autant de questions qui devront rester sans réponse.

La dernière partie du texte comprend la requête adressée à Maponos : l’auteur livre ceux qui l’accusent à des tourments qu’il est difficile de traduire avec exactitude, mais on peut supposer qu’il est question de leur déformer les os.
Le sens des imprécations finales, par contre, est bien plus obscur, et leur interprétation particulièrement sujette à caution.

Au final, Pierre-Yves Lambert proposait cette traduction approximative :

 

J’invoque Maponos arueriiatis par la force des dieux d’en-bas
Que tu les …., et que tu les tortures (toi), par la magie des (dieux) infernaux
(eux c’est-à-dire) Caius Lucius Florus Nigrinus accusateur, Aemilius Paterinus, Claudius Legitumus, Caelius Pelignus, Claudius Pelignus, Marcius Victorinus, Asiaticus fils d’Adsedillos, et tous ceux qui jureraient ce faux serment.
Quant à celui qui l’a juré, que ce soit pour lui la totale déformation des os droits.
Aveugle je vois(?).
Avec cela, il sera à nous devant vous (??)
Que tu …. à ma droite x3 (??)

 

 

Avec cette volonté manifeste de faire revivre par sa musique une culture aujourd’hui disparue, on peut facilement comprendre qu’Eluveitie s’empare de ce témoignage, même s’il met en scène de parfaits inconnus, qui s’affrontent peut-être pour des bagatelles (enfin, il faut bien dire qu’en matière de textes gaulois à adapter, le choix est mince).
Mais le fait que ce témoignage se présente sous la forme d’un rituel magique en fait un choix assez pertinent vu l’engouement de la scène folk metal pour l’occulte et le paganisme en général.

Plus que ça, la mystique du texte confère à Dessumiis Luge une toute autre dimension. Ce n’est pas la simple mise en musique d’une curiosité archéologique, c’est la perpétuation d’une malédiction millénaire.

Il a fallu des archéologues pour exhumer le maléfice, des linguistes pour en révéler la portée, mais c’est Eluveitie qui le ressuscite vraiment, en faisant retentir à nouveau l’incantation restée si longtemps oubliée des hommes et des dieux.

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