Hulth-Garth (Qui Inferorum Animas Excitat) – Nazgûl

Comme le nom du groupe peut le laisser supposer, c’est à une sorte de fantôme qu’on s’attaque aujourd’hui. Disparu en ne laissant derrière lui qu’un seul album, le duo italien Nazgûl semble bien avoir été d’une substance aussi volatile et éthérée que les éponymes spectres de l’Anneau imaginés par Tolkien.

De Expugnatione Elfmuth, sorti en 2001, est à peu près la seule preuve tangible de l’existence du groupe et, quelque part, cet album lui-même semble suggérer l’œuvre d’êtres hors de ce monde : c’était juste un projet beaucoup trop ambitieux pour être mené à bien par un simple duo d’amateurs, et je ne m’explique toujours pas comment le résultat final peut être si époustouflant malgré des défauts si flagrants.

 

Musicalement, on a affaire à un mélange de black metal et de musique symphonique avec, classiquement, pas mal de synthé, mais l’album est aussi entrecoupé de passages instrumentaux plus chargés (avec de la flûte, de l’orgue, du clavecin, de la harpe, de la trompette, des tambours…) qui lui donnent un côté assez pompeux, mais qui ne sont pas sans rappeler la bande-son d’un de ces jeux d’aventure fantasy de la fin des années 90.

Ce qui démarque vraiment De Expugnatione Elfmuth, cependant, c’est bien le chant : parfois clair, parfois constitué de grognements sourds, il se résume la plupart du temps à une plainte haut perchée et quasi inarticulée, qui évoque plus volontiers le sifflement d’une locomotive à vapeur furieuse que le cri glaçant d’un Nazgûl, quoique ce soit vraisemblablement plutôt ce dernier effet que recherchaient les deux fans de Tolkien.

Mais c’est seulement quand on se penche sur les paroles de l’album que son côté glorieusement geek éclate au grand jour. Rendues largement inaudibles par un chant d’une qualité discutable, elles relatent en détail l’anéantissement des races humaines de la Terre du Milieu par les orcs. Et pour établir définitivement leur statut de nerds, les deux lascars ont décidé de tout écrire en latin.

Je savais que de choisir cette option au lycée finirait par payer.

Sans plus tarder, voici donc la traduction de Hulth-Garth (Qui Inferorum Animas Excitat) (en français, « qui éveille les âmes des enfers »), second morceau de De Expugnatione Elfmuth (en français, « De la conquête d’Elfmuth »).

 

Hulth-Garth (Qui Inferorum Animas Excitat), paroles et traduction

Il s’agit grosso modo de l’incipit de l’album, oserais-je dire pour rester dans le ton des paroles. Hulth-Garth (Qui Inferorum Animas Excitat) raconte donc l’achèvement de la quête d’un homme venu ramener d’entre les morts deux êtres maléfiques. A quelle fin ?

Ce n’est pas précisé ici, mais le tout premier morceau de l’album, Proemium (en français, « Préambule ») nous permet de supposer que ce « il » n’est autre qu’un roi dépassé par les événements, en nous présentant ainsi la situation :

« Après la chute des six princes, et après qu’une pluie ardente se soit abattue six fois sur Elfmuth, le dernier roi ne pouvait plus tenir ses frontières, troublées par les orcs impétueux. »

Entre ça et l’histoire des six lunes, on notera aussi que ça commence à faire beaucoup de références au chiffre 6. On pourrait y voir un élément symbolique important, mais comme il ne revient pas dans le reste de l’album, je crois qu’on peut raisonnablement supposer que le duo de Nazgûl avait décidé de le caser 3 fois en introduction pour la simple raison que, mis bout à bout, ça fait 666.

C’est un peu cliché, mais enfin, ils ont eu le bon goût de faire leur coup discrètement, et puis il y a sans doute une certaine cohérence à glisser là le nombre de la Bête décrit dans l’Apocalypse de Jean.

Parce que De Expugnatione Elfmuth, c’est aussi un récit apocalyptique, finalement (en effet, de façon prévisible, cette histoire de spectres maléfiques tourne assez vite au vinaigre, comme nous le confirment les chansons suivantes).

 

La suite de l’album ne nous donne pas de nouvelles du roi d’Elfmuth, mais on apprend que c’est la fête du printemps dans la vallée d’Amiur.

Alors que la ville de Bur-Caal est occupée par les festivités, ses habitants voient se profiler sur la crête des montagnes environnantes une armée d’orcs, d’une taille si prodigieuse qu’elle leur cache ciel et terre. Elle est menée par deux généraux nommés Baazgor et Orkian, dont on a toutes les raisons de supposer qu’il s’agit des deux « seigneurs du mal » précédemment évoqués et invoqués. En tous les cas, il apparaît assez vite que ce n’est pas la volonté de célébrer le retour du printemps qui motive la venue du duo, quand celui-ci lance un assaut meurtrier contre la ville, n’épargnant personne.

Sans trop rentrer dans les détails, Orkian et Baazgor récidivent avec d’autres villes aux noms tout aussi ésotériques, massacrant et réduisant en esclavage hommes, elfes, hobbits et nains sans distinction.

Lors d’une ultime bataille lourde de conséquences et de descriptions morbides, le duo maléfique vient à bout des deux derniers généraux humains, Orkian en envoyant son javelot dans la gorge du premier, et Baazgor en fendant le crâne du second dans toute la longueur, mettant ainsi fin à la résistance humaine.

 

La Chute de Gondolin, John Blanche

Au début, je pensais qu’il s’agissait d’une sorte d’uchronie située dans l’univers de Tolkien (probablement parce qu’il est question de hobbits : c’est une création qu’on lui a peu reprise comparativement aux autres races qui peuplent la Terre du Milieu). Mais après quelques recherches, force a été de constater qu’aucun des nombreux lieux cités dans l’album de Nazgûl ne figure sur les cartes de la Terre du Milieu.

Cela dit, outre ce cadre fantasy, on retrouve dans De Expugnatione Elfmuth un motif commun au Seigneur des Anneaux : la tentation qui existe à vouloir combattre le feu par le feu.

Ce personnage du roi qui décide d’en appeler à des puissances obscures pour l’assister dans sa lutte, pensant que sa connaissance de l’occulte lui permettra de les maintenir à son service, a quelque chose de familier. Il est sans doute assez proche de Boromir, qui pense pouvoir utiliser le pouvoir de l’Anneau unique pour sauver le Gondor sans comprendre que l’objet est doté d’une volonté propre, qui prendra l’ascendant sur la sienne.

Les deux personnages ont affaire à des puissances maléfiques, certes attirantes, mais qui ne serviront finalement qu’elles-mêmes, peu importe la noblesse de la cause à laquelle on essaie de les employer.

Cependant, là où Boromir échoue à s’emparer de l’Anneau, le roi d’Elfmuth complète avec succès son invocation. Cela permet à Nazgûl de présenter ensuite toutes les conséquences tragiques d’un acte aussi démesurément orgueilleux à travers une série d’événements désastreux, qui auraient tout aussi bien pu être ceux du Seigneur des anneaux à supposer que Boromir soit revenu en Gondor défier Sauron avec son anneau au doigt, événements dont l’aboutissement sanglant marque le début d’une nouvelle ère : l’âge des orcs.

 

 

Outre l’évidente influence de Tolkien, on peut raisonnablement supposer que Nazgûl a aussi puisé dans des textes latins pour écrire cet album. De Expugnatione Terrae Sanctae Per Saladinum (en français, « De la conquête de la Terre Sainte par Saladin), un texte écrit par un témoin anonyme au 12ème siècle, semble être une inspiration vraisemblable.

D’une part, à cause du titre (la structure « De Expugnatione [truc] » n’est pas si courante que ça, mine de rien), et d’autre part parce que ces deux successions d’affrontements pour la prise de villes aux noms exotiques présentent quand même quelques similitudes. A ceci près que la Terre Sainte devient Elfmuth, et que les soldats de Saladin deviennent des orcs.

Le fait que l’auteur du texte soit chrétien confère également aux adversaires musulmans une sorte d’aura corruptrice, qui siérait parfois assez bien aux orcs, avec des passages du genre :

« Et avec des mugissements horribles et impurs, ils profanèrent le Temple en hurlant de leurs lèvres souillées le précepte musulman « Allahu akbar, Allahu akbar ». »

Saladin à Jérusalem, Alexandre-Évariste Fragonard

Bien entendu, tout cela n’est que spéculation, et le parallèle entre les deux œuvres trouve vite ses limites. Alors qu’on sent l’horreur face à l’invasion arabe dans De Expugnatione Terrae Sanctae Per Saladinum, De Expugnatione Elfmuth est écrit sur un tout autre ton.

On y perçoit au contraire une certaine jubilation dans la description des atrocités commises par les orcs, une traîtresse réjouissance face à leur avancée et, plus largement, une volonté un peu enfantine de voir triompher les méchants, pour changer.

 

Pour certains, il en va des univers fantasy comme des legos. Construire peut bien nous occuper quelques heures et il est toujours agréable de laisser libre cours à notre créativité mais au fond, c’est tellement plus jouissif de tout casser après.

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