Koning Radboud – Heidevolk

 

En cette période estivale marquée comme toujours par un afflux massif de néerlandais venus coloniser nos restaurants, nos plages naturistes et nos routes de campagne où leurs escapades familiales à vélo malgré l’absence évidente de pistes cyclables suscitent ralentissements et velléités génocidaires chez les automobilistes, en ces heures sombres, donc, il me semble bon de rappeler que les Pays-Bas nous ont aussi beaucoup apporté.

On aurait pu s’attarder sur leurs peintures flamandes, leurs fromages édulcorés, leurs tulipes bon marché, ou encore leurs bières mais, plutôt que d’Heineken, c’est d’Heidevolk dont j’avais envie de parler aujourd’hui.

 

Heidevolk est un groupe de folk metal néerlandais créé en 2002. Ça se traduirait apparemment par « peuple de la terre de bruyère », la subtilité étant que heide, qui veut dire bruyère est très proche de heiden qui veut dire païen. Car la mythologie nordique, c’est la grande source d’inspiration du groupe, avec la nature et l’histoire de leur pays.

On va s’intéresser aujourd’hui à leur second album, sorti en 2008 et intitulé Walhalla Wacht (Le Valhalla attend), plus particulièrement, à la chanson Koning Radboud. Un morceau aux accents guerriers, qui s’ouvre avec le son d’un cor, au loin.

 

Koning Radboud, paroles et traduction

Alors oui, c’est du néerlandais, comme la vaste majorité des chansons d’Heidevolk. Une langue que je ne connais pas du tout, mais en regardant des traductions anglaises et en m’aidant d’un traducteur néerlandais pour certains passages, je pense être arrivé à un résultat correct.

Une méthode peu rigoureuse, certes, mais c’est un texte relativement simple et peu ambigu, avec des phrases plutôt que des suites décousues de groupes nominaux.

 

Un texte qui laisse planer quelques interrogations tout de même. On comprend qu’il s’agit de l’histoire d’un roi, mais est-il fictif ou réel ? Radboud, Wulfram, Wodan, Ingwaz… Ça fait beaucoup de noms exotiques d’un coup.

 

 

Radboud de koning van ‘t vrije Friese land

Du roi Radboud (ou Radbod, Redbad, Raedbed…) on sait peu de choses. Il a régné environ de 680 à 719 sur la Frise, une région côtière qui recouvrait une bonne partie des Pays-bas et l’extrémité nord de l’Allemagne tels qu’on les connaît aujourd’hui.

Ses habitants, les frisons, étaient un peuple germanique arrivé là lors des invasions barbares, avec un langage et une culture propres, ce qui n’empêchait pas bon nombre d’auteurs de l’époque de les mettre volontiers dans le même panier que leurs voisins saxons.

 

Les frontières de la Frise (vers la fin du règne de Radboud)

A son arrivée au pouvoir, Radboud hérite d’une Frise plus grande que jamais auparavant mais il va devoir lutter pour préserver l’intégrité de ce royaume, car les Francs voisins convoitent ses territoires du delta du Rhin, un axe marchand important.

Si son prédécesseur Aldgisl avait su déjouer leurs attaques pendant son règne, Radboud va commencer le sien avec une défaite cuisante. En 689, il est défait à Dorestad par Pépin de Herstal, et contraint de céder aux Francs cette ville portuaire majeure, ainsi qu’Utrecht, siège du pouvoir des rois frisons.

Une représentation du roi Radboud, tirée d’un ouvrage néerlandais de 1622

Radboud passe les années qui suivent à ruminer sa défaite en attendant une occasion de reprendre ce qui est sien. En 714, la mort de son ancien rival Pépin lui offre l’opportunité tant attendue.

Profitant des luttes de successions qui déchirent qui s’ensuivent, Radboud rassemble ses armées et s’enfonce dans les territoires francs jusqu’à Cologne. Là, il inflige à Charles Martel ce qui restera la seule défaite de toute sa vie, immortalisée sous le nom de bataille de Cologne.

Radboud ramène en Frise un butin considérable et commence à rassembler des troupes pour lancer une seconde invasion. La nouvelle suscite la terreur chez les Francs mais, à leur grand soulagement, Radboud meurt avant d’avoir pu récidiver, en 719.

On ne sait pas trop qui fut le successeur direct de Radboud. Les frisons de l’époque non plus, visiblement. Les questions de ce genre sont souvent difficiles à trancher.

Toujours est-il que, suite au décès de Radboud, Charles Martel envahit une bonne partie de la Frise sans rencontrer de résistance. Lors d’une campagne ultérieure, en 734, il tue le roi frison du nom de Poppo lors de la bataille du Boarn.

Ça commence à sentir la fin. Et, effectivement, en 785, la Frise est totalement annexée par Charlemagne.

 

Avec Radboud, c’est le rêve d’une Frise libre qui meurt et qui pourrit.

 

 

Païen pour rattraper l’autre

Ce qu’on sait de la vie du roi Radboud ne se limite cependant pas à des succès et des déboires militaires. Après sa lutte contre les Francs, il convient d’évoquer aussi sa lutte contre le christianisme.

Car le roi Aldgisl, son prédécesseur, a enclenché l’évangélisation du royaume, en accueillant à sa cour l’évêque Wilfrid d’York. Une décision plus probablement motivée par des fins politiques que par la dévotion, mais peu importe : cette influence chrétienne déplaît à Radboud, qui veut voir la Frise renouer avec sa tradition païenne.

Jusqu’à quel point, c’est un peu flou. Les seules sources relatant l’attitude de Radboud vis-à-vis du christianisme sont des textes hagiographiques, qui racontent la vie des saints venus évangéliser la Frise. Mais ces écrits tendent à se contredire plus qu’à se compléter.

Ainsi, la Vita Bonifatii relate la première mission de Boniface dans une Frise gouvernée par un Radboud oppresseur, qui détruit les églises, chasse les prêtres, fait ériger des idoles et des temples païens.

Dans la vita Willibrordi, en revanche, Radboud devient un homme plus mesuré, avec lequel Willibrord peut même discuter du déroulement de sa mission, sans toutefois parvenir à convaincre le roi du bien-fondé de sa démarche évangélisatrice. Radboud y est décrit comme un obstacle, mais pas comme un persécuteur.

Et puis, il y a la vita Vulframni, qui brosse un portrait très différent du chef frison. Dans ce texte, Radboud laisse Wulfram mener sa mission librement, et l’autorise même à sauver et recruter des hommes apparemment destinés à être sacrifiés aux dieux.

Et surtout, ainsi que le relate Heidevolk, Wulfram parvient presque à convertir Radboud au christianisme. L’épisode est relaté dans la vita Vulframni de façon aussi théâtrale que dans la chanson :

Radboud, sur le point de recevoir le baptême, demande soudain à Wulfram où se trouvent à présent les rois frisons disparus. Les retrouvera-t-il dans cette région céleste qui lui est promise s’il se convertit, ou sont-ils tous partis pour cette autre région d’éternelle damnation ?

« Auprès de Dieu ne se trouve que le nombre exact de ses élus, répond alors Wulfram, tes prédécesseurs, qui sont morts sans avoir reçu le baptême ont été condamnés à la sentence de la damnation. »

Alors, Radboud retire son pied de la fontaine, déclarant qu’il ne se privera pas de la compagnie de ses illustres prédécesseurs pour séjourner avec le commun dans le royaume céleste.

Fidèle aux siens, il irait plus volontiers en enfer.

 

Radboud refusant le baptême

 

 

Paganisme triomphant

La rareté et l’incohérence des témoignages à son sujet font de Radboud une figure historique assez obscure. Aussi n’est-il pas étonnant de voir Heidevolk (et d’autres avant eux) mélanger différentes sources contradictoires pour faire du roi frison un fervent païen, combattant acharné des chrétiens qu’il a failli rejoindre avant de réaliser l’importance de ses prédécesseurs et de leur héritage.

Alors que tous les écrits qui nous sont parvenus présentent Radboud sous un jour négatif, Heidevolk cherche à réhabiliter le souverain en faisant de lui un portrait héroïque.

 

Ainsi, Koning Radboud vante la taille de son empire, qui s’étendait un moment de Cologne jusqu’à l’Escaut. J’avoue n’avoir aucune idée de la véracité de cette affirmation, mais peu importe. L’idée, c’est de dire que Radboud était un conquérant.

La chanson évoque aussi la peur que le roi suscitait chez ses ennemis francs, qu’on trouve effectivement rapportée dans certains textes d’époque, au moment où Radboud se préparait à les envahir une deuxième fois.

On nous présente le roi Radboud comme un grand guerrier, dont les faits d’arme lui valent une place au grand festin de Wodan. Wodan étant le nom donné à Odin aux Pays-Bas, on comprend que c’est du Valhalla dont il est question.

Même d’un point de vue païen, on peut douter que Radboud y ait été admis, n’étant pas mort sur le champ de bataille. Cependant, on comprend bien qu’il s’agit surtout ici d’opposer au royaume céleste promis par les chrétiens le séjour des guerriers promis par les mythes nordiques.

 

Evidemment, on perçoit dans Koning Radboud un thème anti-chrétien, très courant dans la musique metal (plus particulièrement au sein du black metal, mouvement historiquement marqué par des groupes tels que Venom, Bathory ou même Black Sabbath si on veut remonter plus loin…). Mais c’est bien la défense du paganisme qui est au centre de la chanson. Plutôt que comme un oppresseur des chrétiens, Radboud est décrit ici comme un protecteur héroïque de la tradition païenne face au christianisme qui la menace.

 

Avec ce chant à la gloire de Radboud, Heidevolk célèbre le paganisme triomphant qu’incarne le roi et, plus que ça, le groupe lance un appel aux armes, exhorte à se battre aux côtés de Radboud pour une Frise libre et païenne. Les raisons de cette résistance sont répétées à trois reprises, dans le discours fédérateur qui conclut la chanson :

Honore tes ancêtres

Le culte des ancêtres tient une place importante dans le paganisme nordique, et c’est par respect pour eux qu’il faut prendre les armes. On se doit de préserver l’héritage, aussi bien culturel que territorial, que nos aïeux se sont battus pour nous transmettre.

Reste fidèle à tes frères

Un appel à l’unité frisonne. Le terme de « frère » est à prendre dans un sens très littéral, ainsi que nous le rappelle la périphrase « les fils d’Ingwaz » qui désigne les frisons un peu plus haut dans le texte. Ingwaz (ou Ingvi) étant un dieu de la mythologie nordique, ancêtre légendaire d’un ensemble de peuples germaniques appelé Ingvaeones dans lequel les frisons sont compris.

Ainsi les croyances païennes jouent un rôle fédérateur en Frise, en donnant aux habitants une parenté divine commune. Si les frisons perdent leur religion, ils perdent aussi ce lien qui les unit.

Enfin, les deux dernières lignes Honore ta patrie et Reste fidèle aux dieux résument cette idée qu’il est nécessaire de se battre pour préserver à la fois l’intégrité territoriale et religieuse de la Frise.

Mieux vaut mourir que de devenir l’esclave des Francs ou de leur religion.

 

 

C’est sous un jour très idéalisée que Radboud nous est dépeint dans cette chanson où Heidevolk en fait, par conviction ou par posture, le champion du paganisme.

Et pourquoi pas, après tout ?

Aussi peu fidèle que puisse être cette description du roi frison, elle a l’intérêt de susciter de la curiosité pour un personnage méconnu. Une curiosité qui reste insatisfaite, malheureusement.

Car on en sait vraiment peu sur Radboud. Tellement peu que je n’ai pas d’ouvrage à vous recommander sur le sujet, pour une fois, m’étant surtout m’appuyé sur des sources tertiaires pour rédiger le présent billet.

 

La prochaine fois, promis.

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