When the war came – The Decemberists

The Decemberists est un groupe de rock américain originaire de Portland (Oregon). Formé en 2000, il se caractérise par un penchant pour l’accordéon et l’orgue, et par des paroles souvent écrites sous une forme narrative, généralement d’inspiration historique ou folklorique.

On va s’attarder sur une chanson issue de The Crane Wife, leur quatrième album sorti en 2006. Il s’agit de When the war came, dont vous trouverez les paroles et leur traduction juste en-dessous.

 

Paroles et traduction

Alors oui, le sens des paroles ne saute pas aux yeux, et la traduction n’arrange pas grand-chose. Cependant, il y a un indice dans ce texte, un seul mot qui va nous servir de fil d’Ariane, et qui éclairera l’ensemble du texte une fois qu’on l’aura remonté jusqu’au bout.

Un simple nom : Vavilov

 

 

« We made our oath to Vavilov »

Nikolai Ivanovich Vavilov est un botaniste et généticien russe né en 1887 à Moscou. Son père, issu d’un milieu rural, était parvenu à se défaire de son héritage paysan et, de petit boulot en petit boulot, s’était finalement retrouvé à la tête d’un magasin et d’une usine de tissu.

Nikolai grandit donc dans un certain confort, et bénéficie d’une bonne éducation. La Russie reste cependant marquée par des famines à répétition et, si la famille ne dépend plus directement des récoltes pour vivre, elle est affectée par celles-ci.

Nikolai Vavilov est notamment confronté à la famine qui sévit dans son pays de 1891 à 1892. Liée à une suite d’événements naturels désastreux pour les cultures, et à une mauvaise gestion des stocks de grain, elle fait près de deux millions de morts. Du haut de ses quatre ans, Nikolai est témoin des effets de la malnutrition et de l’affamement sur ses compatriotes.

Toute sa vie sera dédiée à empêcher de telles catastrophes de se reproduire.

 

Nikolai Vavilov pose lors d’une expédition en Ethiopie, 1926

A Moscou, puis plus tard en Europe, il étudie l’agronomie et, un champ de recherche plus récent, la génétique. Très tôt, il comprend que l’acquisition par les plantes de résistances à certaines maladies, certains parasites, ou à des conditions difficiles ne doit pas seulement être considérée d’un point de vue génétique, mais aussi écologique. Etudier une plante en laboratoire ne suffit pas, il faut observer dans quel environnement elle pousse, et a poussé historiquement, pour comprendre son évolution.

Nikolai Vavilov se met donc en quête des endroits où ont émergé et se sont diversifiées les plantes que l’on cultive, des zones qu’il nomme « centres de diversité » en raison de la profusion des variétés sur place.

Au cours de sa vie, il s’embarque ainsi pour plus d’une centaine d’expéditions, à travers 65 pays. Lors de ses voyages, il observe les espèces locales, cultivées ou sauvages, et dialogue avec les autochtones, intéressé par leurs techniques agricoles et par les noms qu’ils donnent aux différentes variétés d’une plante, souvent révélateurs de sélections humaines à des fins distinctes.

Je ne m’attarderai pas trop sur les voyages de Vavilov mais, si le sujet vous intéresse et que l’anglais ne vous fait pas peur, je ne saurais trop vous recommander l’ouvrage Where our food comes from : retracing Nikolay Vavilov’s quest to end famine, par le botaniste Gary Paul Nabhan. L’auteur superpose ses voyages à ceux de Vavilov et, tout en évoquant les observations de son prédécesseur sur place, il décrit aussi les changements qui sont survenus depuis.

 

Le livre en question, dans lequel j’ai pas mal puisé pour écrire ce billet, par ailleurs

 

Au cours de ses expéditions, Vavilov récupère les graines des variétés qu’il rencontre pour les ramener avec lui en Russie. Il a bon espoir de trouver au sein de la vaste collection qu’il constitue des gènes mieux adaptés aux problèmes rencontrés par les agriculteurs russes.

En 1926, il crée à Leningrad (redevenu Saint-Pétersbourg aujourd’hui) la plus grande banque de semences au monde : l’Institut pansoviétique de botanique appliquée et de nouvelles cultures de Leningrad. Aujourd’hui, on l’appelle plus sobrement Institut Vavilov.

 

Si les avancées de Vavilov lui valent la reconnaissance de ses pairs à travers le monde, il se heurte à une défiance grandissante dans son propre pays. Le gouvernement s’impatiente devant l’absence de résultats concrets de ses travaux. Où sont ces nouvelles graines qu’on nous avait promises ? Pourquoi est-ce que cela prend si longtemps alors que le peuple meurt encore de faim ?

Vavilov va servir de bouc émissaire pour justifier l’échec de la politique agricole de l’URSS. Après de nombreux rappels à l’ordre, Staline ordonne finalement son arrestation en 1940.

 

Photographie de Vavilov après son arrestation

Affamé et soumis à de longs interrogatoires destinés à lui faire avouer qu’il a dilapidé sans considération pour le peuple l’argent alloué à ses recherches, le botaniste voit sa santé décliner.

 

Et c’est ainsi que trois ans plus tard, celui qui avait consacré son existence à éradiquer la famine succombe lui-même d’inanition.

 

 

« We’d not betray the Solanum »

Cependant, ce n’est pas tant de Vavilov dont il est question dans cette chanson que de ceux qui lui ont « prêté serment » : le personnel qui travaillait sous sa direction à l’institut qu’il a fondé.

En 1941, ceux-ci n’ont plus eu de nouvelles de Vavilov depuis un moment. Officiellement, le botaniste a été convoqué à Moscou pour conseiller Staline sur l’avenir du pays. Officieusement… On sait ce qu’il en est.

Mais cette année-là, c’est plus au sud que se situent leurs préoccupations. Hitler a lancé l’opération Barbarossa, et ses troupes allemandes progressent rapidement vers Leningrad.

 

L’avancée de l’armée allemande vers Leningrad

Face à cette menace, le gouvernement soviétique décide d’évacuer les œuvres du musée de l’Hermitage mais néglige du même coup une collection autrement plus vitale. La banque de semences créée par Vavilov, jugée coûteuse pour des résultats trop maigres, est abandonnée à son sort.

En face, par contre, on a bien saisi tout l’intérêt à faire main basse sur ces graines. Hitler en fait un objectif prioritaire, et crée une unité spéciale (le Russland-Sammelcommando) chargée de prendre le contrôle de l’institut Vavilov et de ses collections uniques au monde. Il avait même prévu (coïncidence ?) de prononcer son discours de victoire juste en face du bâtiment une fois que la ville serait tombée.

C’est un trésor irremplaçable qui est menacé. Les scientifiques de l’institut parviennent à en évacuer une partie mais sans le soutien logistique et l’accord du gouvernement, la tâche est plus ardue.

En septembre, les bombes commencent à pleuvoir sur Leningrad et, rapidement, la ville se retrouve complètement encerclée. Trois millions d’habitants restés sur place sont privés d’électricité, de chauffage, de lumière. La nourriture est sévèrement rationnée.

La faim s’installe, aggravée encore par l’arrivée d’un hiver particulièrement rigoureux. Les gens tombent par centaines chaque jour.

Craignant que la population affamée ne cherche à s’emparer des sacs de grains, ou de pois stockés à l’institut, le personnel décide de se barricader et de veiller sur leurs échantillons, dont ils cachent les plus précieux à différents endroits du bâtiment.

 

Un enfant de Leningrad, victime de la faim, 1941

A l’arrivée du printemps 1944, le siège prend fin, et le décompte macabre avec lui. Plus de 600 000 civils ont succombé. Parmi eux, neuf des membres du personnel de l’institut Vavilov, qui se sont refusés jusqu’au dernier moment à toucher à la nourriture qui allait assurer la sécurité alimentaire des générations futures.

Emportés par la faim dans l’espoir que le monde ne la connaîtrait plus jamais.

 

C’est au sacrifice de ces héros inconnus qu’est dédiée la chanson de The Decemberists.

 

 

Quelques zones d’ombre

La chanson prend déjà nettement plus de sens mise en contexte. On comprend mieux ce motif récurrent « Avec tout le grain de Babylone », référence on ne peut plus pertinente à la ville aux mythiques jardins suspendus, située en plein Croissant fertile.

On comprend mieux aussi cette promesse faite à Vavilov de ne pas trahir le Solanum (un genre botanique qui comprend de nombreuses plantes comestibles, telles que les tomates, les pommes de terre ou encore les aubergines) ou les acres d’Asteraceae (une famille de plantes qui comprend les artichauts, la laitue, le tournesol…).

Il reste tout de même beaucoup de phrases au sens plus occulte. Je me suis posé quelques questions en relisant ma traduction, vraiment, mais je ne crois pas qu’elle soit en cause ici.

Je n’ai donc pas d’explication certaine pour des passages tels que « Et la guerre est venue avec un juron et un feulement ». Ma meilleure piste ici serait le roman Hunger, d’Elise Blackwell.

 

Le livre, qui relate lui aussi cet événement méconnu du siège de Stalingrad

En effet, le chanteur du groupe, Colin Meloy, a déclaré en interview qu’il a écrit la chanson après avoir lu le livre. Peut-être certains de passages de la chanson sont-ils donc des références un peu lyriques au livre.

Ne l’ayant pas lu, je ne peux pas aller beaucoup plus loin ici, mais sans doute ce billet méritera-t-il d’être mis à jour si je tombe sur ce bouquin un jour, et que mon intuition s’avère être la bonne.

 

A part ça, je réalise que ça fait deux fois de suite que j’écris au sujet de gens qui se mettent à l’abri avec assez de nourriture pour survivre mais qui choisissent quand même de mourir.

 

Promis, la prochaine fois, je choisis des paroles plus gaies.

 

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