When the wild wind blows – Iron Maiden

En 2010 sortait le quinzième album studio d’Iron Maiden, The Final frontier. Un nouveau venu globalement plutôt bien accueilli par la critique et par les fans même si on en a vu plus d’un déplorer que la fougue d’autrefois ait laissé place à des mélodies moins incisives, plus élaborées, mais laborieuses et un brin longuettes à leur goût.

Bref, Iron Maiden a changé et tout le monde n’apprécie pas.

 

Ce quinzième album s’achève avec la chanson When the wild wind blows, une apothéose longue de 11 minutes qui débute en douceur, avec un de ces airs folk chers au groupe, avant de basculer vers des mélodies rock plus épiques et entraînantes. La voix de Bruce Dickinson accuse quelque peu le poids des années, mais elle passe à merveille dans ce morceau.

 

Cependant, l’intitulé du présent site vous aura sans doute mis la puce à l’oreille, ce n’est pas ici sur les qualités musicales mais bien sur les paroles de la chanson qu’on va s’attarder.

When the wild wind blows, de quoi ça cause, donc ?

On va y venir, et en longueur. En attendant, voilà déjà les paroles, accompagnées d’une traduction française réalisée par votre serviteur, soucieux aussi de son lectorat moins anglophone :

Ici, les paroles (faut cliquer dessus pour les voir, par contre)

When the wild wind blows raconte donc l’histoire d’un couple âgé et ses préparatifs à un hypothétique cataclysme (dont le terme « fallout » à la fin nous apprend qu’il s’agirait d’une catastrophe/attaque nucléaire).

L’histoire est racontée du point de vue du mari, qui s’exprime régulièrement dans cette chanson. Paniqué par ce qu’il voit à la télévision, il cherche à convaincre sa femme de l’imminence du danger et aménage un abri.

Un jour, une secousse (suggérée par la chute d’un cadre accroché à un mur) pousse le couple à se réfugier dans l’abri, pensant le jour fatidique venu. Les secours les y retrouvent suicidés à la fin de la chanson, où l’on apprend qu’ils ont paniqué à cause d’un banal tremblement de terre.

 

 

A l’origine de la chanson, une bande dessinée

 

Les paroles de When the wild wind blows sont inspirées du roman graphique quasiment éponyme When the wind blows de Raymond Briggs. Sorti en 1982, dans un contexte de guerre froide, le livre rencontre un certain succès. Il est adapté au cinéma 4 ans plus tard (assez fidèlement d’ailleurs).

 

La couverture de l’ouvrage

 

Dans cette bande dessinée, Raymond Briggs raconte l’histoire d’un couple de retraités anglais, James et Hilda. James suit assidûment les actualités et, alarmé par la possibilité d’une guerre imminente, est soudain pris d’une lubie survivaliste. Il prépare un abri tout en tentant de convaincre du bien-fondé de sa démarche une épouse désintéressée mais patiente.

 

Il y a de l’humour dans cette BD, mais ça ne rend pas la suite plus légère, au contraire

 

Là où l’histoire originale diffère de celle racontée par la chanson d’Iron Maiden, c’est que la frappe redoutée s’y produit bel et bien.

James et Hilda survivent à l’explosion en se réfugiant dans l’abri mais, mal préparés et inconscients de la réelle nature du danger, ils font l’erreur de ressortir trop tôt et de consommer une eau contaminée.

Des symptômes préoccupants ne tardent pas à se manifester. Progressivement, les personnages colorés et joyeux de Raymond Briggs laissent place à des spectres dépenaillés. L’histoire se clôt finalement sur une dernière prière un peu maladroite du couple mourant.

 

A travers les préparatifs paradoxalement insouciants du couple, puis ses espoirs naïfs d’un retour à la normale rapide, l’histoire évoque l’impossibilité pour l’homme de prendre la pleine mesure d’un événement aussi dévastateur que l’explosion d’une bombe H.

 

La guerre a changé, sans qu’ils s’en rendent compte

 

En remplaçant la fin de l’histoire par un double suicide absurde, la chanson d’Iron Maiden fait passer un message différent. When the wild wind blows évoque bien sûr la façon dont les médias, en exposant le public à des nouvelles toujours plus sensationnalistes et anxiogènes, poussent à l’hystérisation de l’information et à des prises de décision parfois dramatiques. Cependant, ce processus est évoqué de façon très élusive et ne constitue à mon avis pas le thème principal de la chanson.

Car ce ne sont pas tant les médias qui provoquent le dénouement tragique que leur rejet par le personnage principal.

 

 

As-tu entendu ?

 

Outre la conclusion, ce qui différencie les deux histoires, c’est bien la façon dont le personnage du mari appréhende l’information.

Tandis que dans le roman graphique, James prend la nouvelle avec un calme relatif (et même avec une certaine insouciance), persuadé que la bombe ne sera qu’une formalité, suivie d’un rapide retour à la normale, le personnage de la chanson, lui, réagit de façon plus paniquée.

On le sent dans l’insistance que le mari met à convaincre sa femme d’un danger dont il se fait pourtant une idée assez vague lui aussi. Il évoque « une catastrophe telle qu’on n’en a jamais vue », avec « quelque chose qui éclairera le ciel », et ajoute encore que « le monde tel qu’on le connaît, il ne sera jamais plus le même »…

Alors que James cherche sans cesse à rassurer son épouse, opposant à toutes ses inquiétudes son optimisme béat, le personnage de la chanson n’a de cesse de lui seriner en guise de refrain « As-tu entendu, as-tu entendu ? » ou « Savais-tu, savais-tu ?».

 

L’inquiétude dévorante du mari le pousse bientôt à remettre en cause les médias-mêmes qui l’ont suscitée. Il les désavoue dès lors qu’il réalise que ceux-ci ne valident plus les convictions qu’il s’est forgées à travers eux. Et comment le pourraient-ils ? Ils ne vont pas le suivre dans son délire survivaliste et appeler la population à se préparer à une apocalypse imminente.

Devant le refus de la télévision à aller aussi loin que lui, le personnage l’accuse d’abord de ne pas remplir leur rôle d’information, puis carrément de mentir.

« Ils ne nous disent rien qu’on ne sache déjà », lance-t-il avant d’ajouter : « Ils ne nous disent rien qui soit réel du tout. Ils nous farcissent seulement de ce qu’ils veulent ».

Une fois de plus, il contraste du James de la bande dessinée qui se caractérise par une confiance totale dans les journaux, la radio, la télévision, et surtout dans les recommandations officielles en cas de frappe nucléaire, qu’il suit à la lettre. Lui croit dur comme fer que tout va bien se passer, qu’il faut simplement suivre les instructions.

 

Difficile de dire lequel des deux personnages est le pire, entre celui à qui sa confiance absolue dans les médias et le gouvernement fait sous-estimer la gravité de la situation, et celui que sa défiance aveugle.

Les deux extrêmes conduisent au même résultat tragique, si l’on en croit les fins respectives des deux histoires.

 

 

Une dissonance dans la chanson

 

Dans la chanson, la remise en cause des médias atteint son paroxysme lors de la secousse, après que le couple s’est réfugié dans l’abri. Ne comprenant pas pourquoi aucune chaîne ne parle de la catastrophe nucléaire qu’il s’imagine, le mari les accuse de mensonge et enjoint sa femme à ne pas les croire.

Les faits rapportés par les médias ne correspondant pas à ses convictions, le personnage est confronté simultanément à des idées incompatibles entre elles. Il tente donc de dissiper l’inconfort engendré par cette situation en décrétant que la télévision ment.

Il subit ce qu’on appelle une dissonance cognitive.

 

Le phénomène ne date pas d’hier. En 1956 déjà, Leon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter le documentaient au sein d’une secte américaine. Ils relatent leurs observations dans leur essai L’Echec d’une prophétie (When prophecy fails).

 

Ne jamais juger un livre à sa couverture

 

Persuadés que le monde allait être englouti par les flots le 21 décembre 1954, avant le lever du jour, les membres du culte s’attendaient à être secourus par des extraterrestres qui les emporteraient avec eux dans leur soucoupe juste avant que le cataclysme ne se produise.

Le groupe passe la nuit du 20 au 21 décembre à attendre l’arrivée des extraterrestres, prévue avant minuit. Une fois l’heure passée, l’incompréhension et l’inquiétude s’installent. Les adeptes s’attendent à mourir dans les prochaines heures.

Mais finalement, leur leader annonce avoir reçu un message des extraterrestres : leur veillée aurait « répandu tant de lumière que Dieu a décidé de sauver le monde de la destruction ».

Bien entendu, n’importe qui verrait dans le non-accomplissement de la prophétie la preuve que cette foi était infondée. Mais pas eux. A ce stade, ils ont trop investi, se sont trop investis pour leurs convictions.

Voyant celles-ci contredites par les faits, les adeptes réduisent la dissonance cognitive subie en modifiant leur système de croyance (la fin du monde, c’est pour plus tard, finalement..) tout en en conservant les bases (…mais ça va arriver bientôt et les extraterrestres viendront nous sauver).

Une stratégie de rationalisation que n’applique pas le personnage de la chanson, qui préfère rejeter les éléments dissonants comme des mensonges. C’est une autre façon de résoudre une situation de dissonance cognitive.

 

Accepter de repousser la date de l’apocalypse aurait sans doute été un choix plus raisonnable. Si tant est que l’adjectif soit approprié dans une situation aussi insensée.

 

 

On nous ment

 

Le déni de réalité du personnage de la chanson correspond donc à un phénomène théorisé depuis longtemps, mais son rejet des médias (de la télévision, pour être plus exact) trouve, lui, une certaine résonance dans l’actualité.

Cette défiance à l’égard de médias qu’on qualifierait aujourd’hui de « traditionnels », c’est la raison qui a souvent été invoquée pour justifier les résultats du référendum sur le Brexit en 2015 et des élections américaines de 2016. Deux événements contre lesquels ces médias « traditionnels » avaient pour beaucoup fait campagne, et qu’ils n’avaient pas vu venir. Deux anomalies donc, auxquelles il a bien fallu trouver des coupables.

Ces coupables désignés après-coup étant les fameuses « fake news », des intox issues d’obscurs sites aux prétentions « réinformatrices », largement propagées via les réseaux sociaux. Si leur responsabilité dans les deux événements évoqués plus haut a sans doute été très exagérée à un moment, le procès qui leur a été fait aura au moins permis de mettre en lumière leur existence.

A n’en pas douter, le personnage de la chanson d’Iron Maiden serait en plein dans le public visé par lesdits sites. Lui qui ne supporte plus les « mensonges » de la télévision n’aurait eu aucun mal à trouver sur Internet des sources d’informations alternatives pour le conforter dans son idée d’une fin du monde imminente.

Une spéculation à mon avis pas si capillotractée que ça quand on voit par exemple qu’un site complotiste comme Infowars tire la majeure partie de ses bénéfices non pas des annonces publicitaires mais bien de sa boutique en ligne proposant un large choix d’articles destinés aux survivalistes, qui va du masque à gaz à la caisse de bœuf séché en passant par le générateur de courant à pédales.

Ces gens-là savent bien exploiter les peurs qu’ils génèrent.

Capture d’écran du site Infowars (23/07/2017)

 

 

Mais nous nous éloignons quelque peu de notre sujet

 

A ce stade, je crois avoir à peu près dit tout ce qui me passait par la tête et même davantage au sujet de When the wild wind blows. Cependant, il reste encore un dernier point que je voudrais aborder. Même si l’histoire racontée par cette chanson est plutôt claire dans ses grandes lignes, il y a toujours eu comme-qui-dirait une petite incohérence qui m’a gêné.

En effet, les personnages ont apparemment assez de provisions pour tenir un an ou deux, et le mari évoque dans l’abri la nécessité pour les survivants de s’unir et de s’entraider pour surmonter la catastrophe (peut-être en référence à un discours un peu maladroit de James dans la BD).

 

Le guide de survie disait que c’était une bonne idée de discuter de la façon de surmonter les changements survenus après l’attaque. Du coup, James essaie.

 

Et pourtant, malgré ces espoirs et ces préparatifs solides, le couple choisit le suicide. On a l’impression qu’il manque un bout à cette histoire. Comment expliquer une décision si désespérée, et prise de concert qui plus est ?

En relisant mieux les paroles, j’ai peut-être fini par trouver un début d’explication. Un peu simpliste, je le concède, mais je m’en contenterai jusqu’à entendre une meilleure interprétation.

Enfin bref, venons-en au fait.

Le passage du temps est un thème récurrent dans cette chanson. On sent qu’il préoccupe énormément le mari, qui se demande s’il reverra verdoyer les champs autour de sa maison, qui repense aux moments vécus avec sa femme et surtout, qui reste pensif devant son reflet au début de la chanson. Devant le vieil homme qui lui fait face, il se demande si leur survie importe vraiment, à présent (« Does it matter they survive somehow »).

Vu la frénésie survivaliste qui s’ensuit, on pourrait supposer qu’il en est arrivé à la conclusion que oui, leur survie importe. Pourtant, la fin de l’histoire semble bien contredire cette hypothèse.

Et si finalement tous ces préparatifs relevaient du hobby plutôt que d’une volonté farouche de s’accrocher à la vie face au danger imminent ?

Se préparer à une frappe nucléaire ne constitue sans doute pas un passe-temps de retraité plus con que de se mettre au jardinage ou à la pêche, et peut-être que c’était cette occupation seule qui empêchait le personnage d’être écrasé par  cette idée que sa vie est derrière lui, que l’avenir ne lui réserve plus grand-chose.

Une fois le jour fatidique arrivé, que lui reste-t-il ?

Seul avec ses idées noires, enfermé avec sa femme, dont le visage ridé lui rappelle sans doute son propre âge, et cette vie qu’ils ont traversée ensemble. Laissée derrière eux.

 

Vous me direz que ça n’explique pas vraiment comment on en arrive à un double suicide, vous avez bien raison. Visiblement, il nous manquera toujours un facteur essentiel pour comprendre ce qui s’est passé, à savoir l’état d’esprit de l’épouse.

En effet, un double suicide, ça se fait à deux, et on ne sait absolument rien de ce personnage pourtant si essentiel au dénouement de l’histoire. Tout ce que l’on apprend à son sujet, c’est qu’elle pleure et adresse une prière lors de la secousse. Par peur de sentir soudain le sol gronder sous ses pieds, ou par peur de ce qui va suivre ?

Spéculations stériles.

 

Visiblement, ce geste final, si intime et si beau dans son mystère, n’est pas destiné à être compris, d’où le flou qui l’entoure. Toute explication de celui-ci eut probablement revêtu un caractère obscène, en plus de priver de leur charme ces dernières lignes à contre-courant du reste de la chanson.

 

Nous ne saurons donc jamais ce qui s’est passé dans cet abri ce jour-là. Pour nous, ça restera un jour comme un autre.

Juste un autre jour où souffle le vent violent.

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